Conférence MFI du 27 janvier 2026 : les enjeux prospectifs du secteur de l'Économie Sociale et Solidaire

Mutualité française Isère Siège À la une
mardi 27 janvier 2026

 

 

 

 

La Mutualité française Isère (MFI) a depuis quelques temps engagé une refonte de son projet stratégique. La conférence organisée ce mardi 27 janvier 2025 à Grenoble a vocation à nourrir la réflexion autour des enjeux et défis majeurs auxquels doivent répondre l’ESS et notamment les structures de soins médico-sociales. Les questions soulevées sont nombreuses, pour lesquelles des réponses sont encore à inventer et des pistes à explorer. Comment renforcer l’impact social et territorial de la MFI ? Quels nouveaux modèles économiques lui faudra-t-elle adopter et comment diversifier ses ressources ? Comment répondre aux besoins de logement, de santé, d’emploi…dans un contexte de restrictions budgétaires ? Sans oublier la question de l’adaptation des territoires au changement climatique ainsi qu’aux évolutions technologiques et digitales, et tout particulièrement l’usage croissant de l’intelligence artificielle (IA).

Les trois intervenants ont successivement évoqué les enjeux liés spécifiquement à la grande région de Grenoble, puis plus généralement autour des projets portés par le secteur mutualiste pour accompagner cette période de transitions et de changements parfois profonds et durables. Il a enfin été question de l’émergence d’un nouvel écosystème dans lequel les acteurs du soin et les territoires jouent un rôle prépondérant.

 

Les enjeux des SCoT (Schéma de Cohérence Territorial) dans la grande région de Grenoble

Benoît Parent est directeur de l’établissement public SCoT (Schéma de Cohérence Territorial) et ancien directeur général de l’agence d’urbanisme de la région grenobloise. Le SCoT est un document d’urbanisme qui détermine l'organisation spatiale et les grandes orientations de développement d'un territoire. Les SCoT sont aussi chargés d’intégrer localement les grandes règles et normes décidées au niveau national (Loi Montagne, sur l’eau etc). Les élus locaux, communaux, intercommunaux participent activement à l’élaboration du SCoT.

Ce qui caractérise les SCoT en Isère, ce sont les problématiques très diverses auxquels ils doivent répondre, notamment par la diversité des territoires qui caractérise le département. La population en Isère a connu une très forte croissance démographique depuis les années 50, et il faut souligner l’importance de l’automobile, qui a déplacé les populations et joué un rôle important dans la manière dont on a occupé l’espace. L’étalement urbain a été plus que conséquent, au point qu’aujourd’hui plusieurs directives en aménagement d’urbanisme préconisent de le limiter fortement, et plus généralement changer d’approche en termes de développement et d’aménagement des territoires.

Certes, il est indispensable de se projeter à plus ou moins long terme et fixer des objectifs chiffrés pour réfléchir à l’aménagement de notre territoire à l’horizon 20250. Cependant, il ne faut surtout pas oublier de prendre en compte les évolutions sociales et sociétales. Ainsi, les élus sollicités dans ce cadre-là ont souvent privilégié des visions très technologiques du futur, par exemple la robotisation de nos vies quotidiennes, sans forcément penser à anticiper aussi des évolutions pourtant majeures comme la place des femmes sur le marché du travail ou les modes de vie de chacun. Il existe également des ruptures technologiques, politiques et démographiques qu’il est difficile d’anticiper car impensables.

On ne peut pas tout prévoir, pour autant, on peut faire notre la maxime du prospectiviste Gaston Berger : « Demain est moins à découvrir qu’inventer ». Est-on résignés à le subir, ou bien agir et en être acteur, c’est à dire s’employer à poser des jalons pour demain et définir des trajectoires communes ? Plusieurs éléments posent question et méritent une réflexion soutenue et approfondie.

Par exemple, la question du changement climatique et des limites planétaires, un élément majeur dans la façon d’appréhender le territoire. Les conséquences sont nombreuses et variées, sur la mobilité, la construction, nos modes de vie… Les enjeux d’adaptation également : comment vivra-t-on quand les températures dans la région grenobloise auront augmenté de plusieurs degrés ? La transition et l’évolution démographique en cours concerne par ailleurs directement les métiers du soin et de l’accompagnement médico-social : avec un vieillissement de la population, de la part du nombre d’actifs et de retraités et, en conséquence, l’augmentation notable de la part des aidants. Les enjeux de mobilité, la capacité à se déplacer doivent aussi être analysés et il faudra aboutir à des solutions concertées. La crise du Covid a fait émerger des pistes de réflexion qui sont certainement encore à développer afin de se réinventer sur la relocalisation d’activités, de production…

Au final, l’enjeu majeur en matière de développement territorial pour la grande région de Grenoble à l’horizon 2050 porte moins sur les logiques d’attractivité - jusqu’alors à l’œuvre pour assurer un développement économique à tout prix – que sur l’habitabilité du territoire : vivre bien sur le territoire, vivre bien ensemble, et vivre bien avec les éléments.

La conférence a ensuite porté sur les enjeux de l’espace périurbain en constant développement et qu’il faudra réaménager différemment pour faire baisser la pression sur les espaces les plus urbanisés. Les enfants issus du baby-boom qui s’y sont installés au cours des dernières décennies avec leur famille sont aujourd’hui à la retraite et sont maintenant des seniors, qui vont avoir besoin de services sur ces territoires-là.

Le périurbain est aussi révélateur de fragilités spécifiques, comme l’éloignement et donc parfois le renoncement aux soins. La mobilité permet d’éviter les situations d’isolement social. Encourager l’« aller vers » est essentiel, à travers des dispositifs itinérants par exemple, à l’image du Bus de la santé des femmes dans le Jura qui propose entre autres des rendez-vous avec des sage-femmes et des gynécologues pour des femmes enceintes et isolées.

Ce premier temps d’échange a aussi mis en avant l’importance et les défis liés au développement des technologies, en particulier de l’IA. Si elle a évidemment un rôle à jouer, il s’agit plutôt de l’utiliser comme un outil d’appui et non comme un substitut, pour améliorer par exemple le travail quotidien dans les structures. L’aspect éthique et responsable de ces nouveaux outils est essentiel pour la MFI, notamment concernant la protection des données. Le bon équilibre à trouver réside certainement dans une technologie et une IA à l’usage encadré et au service de la proximité.

 

Quel positionnement de la Fédération Nationale de la Mutualité Française face aux transitions majeures en cours ?

Anaïs Perelman, directrice adjointe de la Fédération Nationale de la Mutualité Française, a ensuite pris la parole afin d’évoquer la Mutualité française et ses activités sur le territoire national mais surtout le positionnement de la fédération face aux défis qui l’attendent.

On peut constater plusieurs transitions majeures aujourd’hui en cours dans l’offre de soins et la santé plus généralement : démographique, avec un vieillissement de la population ; numérique, qui pose la question de la difficulté pour les personnes les plus fragiles et éloignées de suivre cette transition ; écologique, enfin, avec des effets sur la santé publique, et qui appelle une réponse collective. Il convient aussi de prendre en compte la fragilité économique et financière des mutuelles, et de réfléchir à une transformation de leur offre de services.

Les États généraux de la santé et de la protection sociale dans lesquels est engagée la MFI, essaient d’imaginer un modèle à la hauteur des défis de demain. Les citoyens comme les professionnels présents sur le territoire français sont invités à prendre la parole pour tenter de résoudre certaines grandes problématiques de notre temps : accès aux soins, déserts médicaux, grand âge, prévention, handicap, ou encore financement.

Deux grandes priorités ont été dégagées :

° Garantir l’accès aux soins à tous au sein des territoires :

La Mutualité française, dans le contexte des municipales, appelle les collectivités à reprendre la main sur les contractualisations, ainsi qu’à privilégier des partenaires historiques et durables, ancrés dans les territoires, éventuellement aussi les acteurs non lucratifs de l’ESS. C’est dans ce sens que la Mutualité française veut soutenir une offre coordonnée de premier recours, à l’instar des centres de santé pluridisciplinaires, qui permettent une prise en charge globale, sans dépassement d’honoraires, avec une meilleure coordination des parcours.

° Renforcer la prévention et l’éducation à la santé :

Il s’agit là d’une condition de soutenabilité de notre système, d’après Anaïs Perelman. La Mutualité française appelle par exemple à faire de la santé mentale une grande cause pour les municipales. Favoriser et encourager l’activité physique semble également fondamental, via la mise en place d’équipements de proximité. Les maisons sport-santé sont par ailleurs un levier puissant sur la santé physique mais aussi mentale, ainsi que sur le lien social.

Quelles sont aujourd’hui les faiblesses de notre secteur d’activité et les menaces qui pèsent sur ce dernier ? Parmi les faiblesses évidentes, l’équilibre économique du secteur mutualiste et de l’ESS plus généralement est de fait complexe. L’implantation territoriale des structures de soins et d’accompagnement médico-social regroupées au sein de la Mutualité française reste encore trop hétérogène, par ailleurs. La question de l’attractivité des métiers est centrale aussi ; il faut pouvoir recruter, mais aussi fidéliser, engager… Enjeu auquel a fédération a parfois du mal à répondre par manque de professionnels disponibles. La dépendance aux financements publics est aussi un vrai sujet sur lequel il est essentiel de se positionner.

Mais les atouts de la Mutualité française sont nombreux : une large palette de services et d’établissements, des interventions qui couvrent tout le long de la vie (de la petite enfance aux personnes âgées), des actions de prévention qui enrichissent nos offres de service sur les territoires, la présence à long terme et de proximité de la Mutualité française et les liens tissés au fur et à mesure des années avec de nombreux acteurs du territoire, sa capacité à innover…

 

Écosystèmes et “gouvernance des communs” : aller vers le “faire ensemble”

Le dernier intervenant, Jean-Baptiste Capgras, a abordé plus spécifiquement la question des écosystèmes, avec au cœur de sa réflexion la dimension du « faire ensemble », les formes qu’il pourra prendre dans un avenir plus ou moins proche, les enjeux qui le sous-tendent ainsi que les écueils à éviter. Jean-Baptiste Capgras dirige l’IFROS (Institut de formation et de recherche sur les organisations sanitaires et sociales), qui accueille en grande majorité des étudiants qui sont des auditeurs de formation continue. L’Institut bénéficie donc de fait d’un réel ancrage auprès des acteurs. Un partenariat lie la Mutualité française et l’IFROS pour nourrir la recherche par ce que les acteurs de la fédération font au quotidien, leurs réflexions etc.

Revenant sur la notion de territoire, l’universitaire l’envisage non seulement comme un lieu d’implantation mais aussi comme un construit social, un territoire de vie, porteur d’une histoire et de contraintes éventuellement géographiques. Mais il est aussi et surtout une façon de se représenter l’espace dans lequel on évolue.

La dynamique territoriale peut être étudiée à travers 3 axes :

1. Territoire et écosystème territorial comme lieu d’impact des organisations socio-économiques, en l’occurrence les organisations de soins et médico-sociales ainsi que les acteurs de soins et d’accompagnement. Au-delà des rôles traditionnels qui leur sont dévolus, ils sont aussi des lieux de formation, en accueillant des professionnels, des stagiaires, des alternants, de l’apprentissage… On pense aussi aux recherches, aux expérimentations conduites dans ces structures, qui vont aussi nourrir et irriguer le système.

2. Organisation en réseau : ne plus penser l’organisation comme une somme de structures mais comme un réseau, entre la collectivité territoriale, l’établissement, la structure ou l’association…

3. La gouvernance liée à cette organisation en réseau, c’est à dire comment se mettre d’accord pour ne pas doublonner les services, répondre aux besoins… Avoir en tête aussi l’idée de « communs territoriaux », les aspects sur lesquels on va devoir s’entendre pour le faire évoluer dans le bon sens, car on y a tous intérêt.

On peut enfin songer à l’écosystème local, qui bien souvent peut dépendre des offres de soins proposés dans le territoire. Les CHU en sont un bon exemple : peu d’entreprises ou d’organisations emploient autant de gens à un seul et même endroit, et l’impact sur les commerces environnants est très significatifs.

En conclusion, le mot qui doit nous guider, d’après le directeur de l’IFROS, c’est la confiance. Pour bâtir un avenir à la hauteur des ambitions de chacun - qui permette le développement et la mise en cohérence des systèmes de soins et d’accompagnement médico-social sur tous les territoires - un pacte de confiance entre les différents acteurs est plus que jamais nécessaire, une « gouvernance des communs » salutaire.